Lola Hisado : "Poetas hondos y cante jondo"

mercredi 13 août 2025 par Claude Worms

Lola Hisado : "Poetas hondos y cante jondo" — LP CFE - Explosión, ES - 34108 (1975)

Lola Hisado (Mérida, Badajoz, 1944) est surtout connue pour sa carrière de productrice de théâtre. Passionnée de poésie et de littérature dès son enfance, elle ne manque jamais les représentations de la Compañía Lope de Vega de José Tamayo (Grenade, 1920 - Madrid, 2003). Ses parents sont propriétaires du Kiosco Jauja, sur la grand place de Mérida, que fréquentent tous les artistes de passage dans la ville. C’est ainsi qu’elle rencontre, après une représentation de Caligula, l’actrice María José Goyanes (Madrid, 1948) qui, charmée par sa voix, la convainc de s’établir à Madrid — à l’époque, elle chante surtout la copla mais aussi des fandangos de Pepe Pinto, et commence grâce aux disques de ce dernier à s’intéresser au cante.

Cependant elle apprend à Madrid le métier de productrice et non celui de cantaora. Pendant les années 1970, elle fait ses premières armes sur le tas dans la troupe de Manuel Collado (Madrid, 1948 - 1992), le mari de María José Goyanes, mais obtient aussi des engagements dans d’autres compagnies de théâtre et de zarzuela, notamment la Compañía Lírica Isaac Albéniz de Juan José Seoane. En 1981, elle entre dans la Compañía Lope de Vega et continue dès lors à collaborer avec José Tamayo comme directrice de production lorsqu’il reprend le Teatro Apolo (anciennement del Progreso) , rebaptisé Nuevo Apolo (Madrid), puis lorsqu’il fonde le Teatro Bellas Artes (Madrid). Tamayo crée également le spectacle "Antología de la Zarzuela" dont Lola Hisado produit toutes les tournées de 1981 à 1985, d’abord à Paris (Théâtre du Châtelet) et dans toute la France, puis en Grande-Bretagne (Londres et Festival d’Édimbourg), au Japon, aux États-Unis avec Placido Domingo en vedette, etc. Ce qui ne l’ empêche pas d’être sollicitée par Adolfo Marsillach (Barcelone, 1928 - Madrid, 2002) pour la création et les deux premières années de la Compañía Nacional de Teatro Clásico (1986 - 1987, Teatro de la Comedia, Madrid). C’est cependant aux théâtres Nuevo Apolo et Bellas Artes qu’elle exerce principalement son métier jusqu’à sa retraite, en 2006.

Lola Hisado et José Tamayo lors d’une tournée au Japon

Lola Hisado n’a donc jamais eu réellement l’intention de devenir une cantaora professionnelle, ce qui explique qu’elle ait été oubliée par tous les historiens du flamenco. A notre connaissance, seul Tyler Barbour lui a consacré six pages et une interview dans son récent et excellent ouvrage, "Los escritores y el flamenco : la lucha antifranquista (1967 - 1978" (Editorial UCA Universidad de Cádiz, 2025). Au cours des années 1970, elle donne tout de même quelques récitals à l’Ateneo de Madrid et pour les Jeunesses Musicales de Mérida et d’Almendralejo, participe à des festivals organisés par les théâtres Lope de Vega et Español de Madrid, et chante même au Teatro San Martín de Buenos Aires. Surtout, elle se produit régulièrement à La Carcelera, l’un des hauts lieux madrilènes de l’opposition au franquisme avec le Colegio San Juan Evangelista. C’est sans doute ce qui explique qu’elle ait été sollicitée par le label CFE-Explosión qui a produit en 1975 le premier LP de Paco Moyano ("El cante de Paco Moyano"), suivi trois ans plus tard de "Yo os canto" — avec José Menese, Manuel Gerena et Luis Marín, Paco Moyano est l’un des chefs de file du cante de protesta. Accompagnée par Manolo Sanlúcar, elle enregistre pour ce label ce qui restera son unique album, "Poetas hondos y cante jondo". Il paraît en 1975, mais son premier titre ("Los tres Noes", villancicos sur un poème de Rafael Alberti) était sorti l’année précédente en EP. Il serait cependant abusif de classer Lola Hisado parmi les cantaor(a)es engagés. Elle ne milite dans aucun parti, ne participe pas aux manifestations contre la dictature ni même aux hommages à Federico García Lorca, ou Miguel Hernández considérés à l’époque comme subversifs. L’ album est surtout pour elle une occasion inespérée de conjuguer deux de ses passions, la poésie et le cante. Pour ce dernier, elle se situe nettement dans la tendance orthodoxe que professait Pepe de la Matrona à la Peña Charlot et au tablao La Zambra — la version de la caña enregistrée à maintes reprises par Rafael Romero est significative. Ses interprétations, par leurs maladresses comme par leurs réussites, rappellent d’ailleurs les premiers pas de Carmen Linares et d’Enrique Morente, de dix ans antérieurs.

Il n’en reste pas moins que par le choix de textes de poètes mis à l’index par le régime, Rafael Alberti et Antonio Machado, comme par celui des letras traditionnelles, le disque affirme clairement son opposition au franquisme ; non d’un point de vue politique mais de celui de la morale chrétienne dans sa version humaniste. C’est pourquoi le programme s’achève sur des campanilleros à valeur de post-scriptum, seuls cantes dont elle signe les textes : "Quien no sienta lo mismo que un niño / tiene ya perdida toda su ilusión. / No tendrá alegría ni gloria / porque así lo dijo, / el Cristo Señor" (première strophe).

La première letra du garrotín est une version abrégée d’une strophe extraite de "Vuelta del Martín Fierro" du poète argentin José Hernández (1834, Villa Ballester, Argentine - 1886, Belgrano, Buenos Aires) : "Yo he conocido cant(a)ores / que era un gusto el escuchar. / Pero yo canto opinando, / que es mi modo de cantar." — José Menese l’a aussi chantée dans son intégralité : "He oído muchos cant(a)ores / que era un gusto el escuchar, / más no quieren opinar / y se divierten cantando. / Pero yo canto opinando, / que es mi modo de cantar." Elle pourrait faire office de déclaration d’intention pour tout l’album. Effectivement, à défaut de prises de position politiques, même certaines letras du répertoire traditionnel dénoncent les injustices sociales, voire prônent une sorte de réforme agraire spontanée :

" ¿ Para qué quiero vivir / si me están pisoteando ? / ¿ Para qué quiero vivir / si en un pedazo de pan / me dan la cruz del esclavo ?" (cantiñas)

"Aquel que tiene tres viñas / y el pueblo le quita dos, / que se conforme con una / y le dé gracias a Dios" (caña)

Si les poèmes d’Antonio Machado choisis pour les bulerías (extraits de "Concejos", "Soledades" et "Campos de Castilla") n’ont pas de contenu politique, la première strophe des peteneras peut être entendue de diverses manières, comme souvent pour les letras populaires : " ¡ Ay ! del que llega sediento / a ver el agua correr, / y dice : ’la sed que siento / no me calma el beber’.".

Enfin, Lola Hisado innove en chantant, outre les poètes emblématiques de l’opposition au franquisme, deux maîtres du Siècle d’Or, Quevedo et Lope de Vega. De ce dernier, elle adapte por tiento "A mis soledades voy", que José Menese reprendra por soleá trente ans plus tard (Album "A mis soledades voy, de mis soledades vengo" — BOA, 2005).

Claude Worms

Lola Hisado, 21 juin 2025

Programme du disque :

Chant : Lola Hisado

Guitare : Manolo Sanlúcar

"Los tres Noes" (villancicos — Rafael Alberti)

"Los tres Noes" (villancicos) — Rafael Alberti

Tientos et tangos (Lope de Vega)

Tientos et tangos — Lope de Vega

Peteneras (Antonio Machado / Pastora Pavón)

Peteneras — Antonio Machado / Pastora Pavón "Niña de los Peines"

Soleares

Soleares

Bulerías (Antonio Machado)

Bulerías — Antonio Machado

Garrotín (José Hernández)

Garrotín — José Hernández

Fandango (Francisco de Quevedo)

Fandango — Francisco de Quevedo

Cantiñas

Cantiñas

Caña

Caña — Lola Hisado

Campanilleros (Lola Hisado)

Campanilleros


"Los tres Noes" (villancicos — Rafael Alberti)
Tientos et tangos (Lope de Vega)
Peteneras (Antonio Machado / Pastora Pavón)
Soleares
Bulerías (Antonio Machado)
Garrotín (José Hernández)
Fandango (Francisco de Quevedo)
Cantiñas
Caña
Campanilleros (Lola Hisado)




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